En cinquante ans d’alpinisme, Jean Troillet a dompté les plus hauts sommets de la terre. Avec à son actif, dix 8000 tous gravis sans oxygène et en style alpin, son palmarès est celui d’un géant.
 

Loin de l’Himalaya, c’est désormais dans son chalet de mélèze, au fond du val Ferret, que le Valaisan passe la majorité de son temps.
 

«La vue sur les contreforts du Mont-Dolent est magnifique. J’adore monter jusqu’aux lacs de Fenêtre, passer de cabane en cabane, traverser les alpages et les torrents, croiser les moutons et les vaches d’Hérens. C’est un coin de paradis, ne le dites pas dans votre article. J’aimerais me le garder», plaisante celui qui a grandi entre Orsières et La Fouly.

Amoureux de ses montagnes

Agé de 70 ans, Jean Troillet n’a rien perdu de son goût pour la montagne. Elle lui a apporté la liberté, le dépassement de soi mais surtout une extraordinaire sensation d’évasion.

Avec Erhard Loretan, il détient toujours le record de vitesse de l’ascension de l’Everest par la face nord en 43 heures, aller et retour. «On souffre tellement pour atteindre le sommet. Une fois là-haut, on se sent tout petit. On ressent un bien-être extraordinaire», se souvient-il, avec nostalgie. «Grimper le plus haut possible a longtemps été mon moteur.

J’observe aujourd’hui les sommets depuis en bas. Nous avons la chance d’avoir des paysages splendides dans notre pays. Nous sommes bénis des dieux. Il n’est pas forcément nécessaire de faire de grands sommets pour se faire plaisir», s’enthousiasme le guide de haute montagne.

Jusqu’au bout de la souffrance

Mais les innombrables ascensions lui ont appris à connaître ses limites. En septembre 2011, il tutoie la mort. Il est victime d’un AVC dans la face ouest de l’Annapurna au Népal.

Aidé par un camarade de cordée, il rejoint le camp de base comme il peut, s’appuyant sur un bâton de ski pour contrer ses vertiges. Un virus lui fait perdre 12 kilos. Affaibli, il ne tient plus sur ses jambes.

De retour en Suisse, il mettra des mois à remarcher et grimper à nouveau. «J’ai perdu pas mal de copains là-haut. J’ai eu de la chance. Mon attaque cérébrale a été un déclic. J’ai appris que la victoire, c’était la vie», résume Jean Troillet. Son épouse et ses trois enfants lui demandent de renoncer à la haute altitude. Il a fait son deuil. «Je le dis à tous les amoureux de la montagne. Il y a des risques.

Quand la montagne ne veut pas, il faut renoncer. C’est quand on manque de respect à la nature, que les accidents arrivent», prévient le Valaisan, qui redoute particulièrement les avalanches en hiver.

Partager sa passion

L’alpinisme est une passion solitaire. «Lorsque tu es jeune, tu grimpes pour toi. Tu es égoïste. C’est normal. Mais plus tard, tu as envie d’en parler, de partager tes exploits», explique Jean Troillet.

Par l’intermédiaire de sa fondation, il emmène des jeunes en difficulté à la montagne pour favoriser leur réinsertion. «C’est beau de les voir se dépasser, s’encourager ensemble dans la douleur.

Et de voir leurs yeux briller une fois arrivés au sommet», explique le père de famille. Avec le célèbre aventurier Mike Horn, il a par exemple tenté la traversée du Groenland et l’ascension du Gasherbrum I et II au Pakistan. Maintes fois miraculé, infatigable, Jean Troillet aime à répéter qu’il grimpera jusqu’à ses 80 ans. «Quand je regarde en arrière, je suis impressionné de la vie que j’ai menée.

J’ai encore plein de projets.» Le septuagénaire pense déjà à sa prochaine expédition fin 2019. Elle le mènera du pôle Sud géographique jusqu’à la base Princess Elisabeth.